SCD Lille III

Reliures anglaises et americaines 1820-1914

Préface de Pierre Coustillas

Chaque livre a sa personnalité, qui n'est pas seulement le reflet des intentions, de la culture et de la tournure d'esprit de l'auteur. Il est des volumes dont l'extérieur pique la curiosité, d'autres dont l'aspect nous laisse indifférents. Qui, devant un rayonnage bien garni, n'a jamais tendu la main presque instinctivement pour saisir un volume uniquement parce que sa reliure - le dos en particulier - avait su capter le regard ? Ou bien qui, au contraire, voyant la mine à tout le moins indifférente d'un certain volume, ne s'est sciemment abstenu d'esquisser le geste qui aurait pu en déclencher l'achat ? Dans la personnalité d'un livre entre aussi, avant le stade essentiel et crucial que va être l'appréciation du lecteur fondée sur la lecture, sa qualité typographique, résultat d'une entente entre l'éditeur et ses imprimeurs, ainsi qu'une certaine capacité de résister élégamment aux outrages des ans. Mais s'il est, pour un livre, bien des manières de vieillir, il n'existe pas de garantie absolue contre le vieillissement. Quoi que fassent les relieurs, l'ouvrage accusera, parfois fièrement proclamera, son âge. C'est manifestement le cas de ceux exposés ici.

Leur nationalité britannique n'est pas en doute. Abstraction faite de la langue qu'ils véhiculent, quel homme ou femme cultivée pourrait les croire venus de France, d'Allemagne ou d'Italie ? Ils couvrent une centaine d'années, de 1819, avec la douzième édition de The Lady of the Lake du poète et romancier Walter Scott, à 1911, date de The Story of the Bagpipe, récit composé par H. Grattan Flood et édité, pure coïncidence, par un autre Walter Scott. L'éventail des ouvrages sélectionnés est large. Il comprend notamment des études géographiques et historiques où l'on remarque des sous-catégories telles que l'archéologie et la topographie, des travaux sur le folklore et les légendes destinées à un public adulte, quelquefois aux enfants, des récits de voyage, d'assez nombreux recueils de poèmes et quelques-uns de nouvelles, auprès de rares romans et volumes d'essais, plusieurs manuels, mais presque aucun ouvrage de caractère biographique. La politique, à coloration nettement propagandiste, se trouve représentée par un seul volume, Empire, de Basil Ewes. Une seule lacune mérite d'être mentionnée, et surtout expliquée : l'absence de toute première édition de roman victorien sous la forme alors quasi statutaire, de 1814 à 1895, à savoir trois volumes dont le tirage dans sa presque totalité allait garnir les rayons des bibliothèques de prêt privées. Les reliures de ces ouvrages avaient souvent un éclat caractéristique de la concurrence que se livraient les éditeurs. Ce genre d'édition, devenu très rare, serait pratiquement impossible à trouver dans une bibliothèque universitaire française, et guère plus commun d'ailleurs dans tout établissement britannique analogue.

L'histoire du livre anglais pendant le siècle qui nous concerne montre une évolution sensible de l'art de la reliure. Dans les premières décennies, les livres étaient reliés d'une manière qui ne cherchait nullement à éblouir l'acheteur, lequel en général faisait relier en cuir à sa convenance les ouvrages qu'il se procurait reliés en toile, c'est-à-dire dans un état alors jugé provisoire. On note donc au début de l'ère concernée une relative simplicité de la décoration, qui vers le milieu du siècle fait place à une recherche de plus en plus prononcée, matérialisée dans les cas extrêmes par une débauche de dorure alliée à une complication des motifs ornementaux après l'invention de la gravure en relief et en couleur. Plus d'un ouvrage de cette exposition illustre ce progrès. L'exemple le plus frappant et le plus volumineux est celui d'Edward King, The Southern States of North America, dont le titre et la somptueuse décoration importaient manifestement plus aux yeux des éditeurs, Blackie and Son, que le nom de l'auteur, lequel ne figure ni sur la couverture ni sur le dos du livre. La variété des couleurs utilisées devient un caractère distinctif au milieu du siècle, en particulier pour les livres d'histoire et de géographie, qui s'efforcent de séduire l'acheteur par la représentation de quelque personnage symbolique ou de quelque paysage d'un pittoresque exotique. Des volumes comme ceux d'Alfred Russel Wallace sur l'Australasie et de Sven Hedin sur l'Asie sont de bons exemples de ces volumes imprimés sur papier épais qui trônaient dans les bibliothèques de la bourgeoisie victorienne. On voit aussi apparaître au fil des décennies un goût très marqué pour les motifs géométriques et botaniques, les fleurs et les feuilles étant souvent associées dans des frises qui courent en haut et en bas de la couverture, généralement dorées. La dorure sur tranche se répand, notamment pour les recueils de poèmes, dont un bon nombre est présenté ici. Ces volumes, de format volontiers modeste, ayant vocation à servir de cadeaux et à devenir des livres de chevet, ce sont les trois tranches qui ont été dorées. Comme les éditeurs, les relieurs se copient beaucoup, les variations sont limitées, mais elles n'excluent pas quelques initiatives dont la motivation est essentiellement commerciale. Il est rare de lire sur le dos d'un volume : COPIOUSLY ILLUSTRATED, précision plus courante sur la page du titre et surtout dans la publicité ; rare aussi de lire un prix au bas du dos, comme pour The Jacobean Poets d'Edmund Gosse, un manuel vendu à 3 shillings et 6 pence. Toutefois, dès qu'on croit avoir découvert une règle ou un principe, une exception ne tarde pas à paraître. Qui s'attendrait à rencontrer une couverture aussi richement ornée que celle de The Secret Rose de W.B. Yeats en 1897 ? Mais, jusqu'au dernier titre dans l'ordre chronologique, il y a toujours place pour l'excentricité. Elle est quelque peu agressive dans le cas du livre de H. Grattan Flodd sur la cornemuse.

Un changement majeur n'échappera pas aux connaisseurs du livre anglais à l'époque tourmentée d'Oscar Wilde et du mouvement esthétique et décadent. L'Angleterre connaît une révolution culturelle liée aux progrès de l'instruction postérieurs à la loi Forster sur l'enseignement primaire votée en 1870. L'analphabétisme recule, la proportion de la population capable de lire livres et journaux grandit, et le monde de l'édition, qui doit bien prendre en compte ce phénomène social, en est affecté. Surtout dans le domaine du roman, on avait jusqu'alors préféré la longueur à la brièveté, le poids à la légèreté. Dès que fut desserré, dans les années 1890, le carcan des bibliothèques de prêt privées et que leur rôle dans la diffusion du savoir cessa d'être prépondérant, un air de liberté souffla chez les éditeurs, qui comprirent rapidement qu'il fallait s'adapter ou disparaître. On constatera les dimensions réduites de nombreux volumes publiés dans la dernière décennie du siècle, le format très variable et, si l'on ouvre tel recueil de poèmes ou de nouvelles, la largeur des marges. L'élégance présuppose soudain la minceur. On trouvera des exemples typiques de cette brusque évolution en examinant les Ballads in Prose de Nora Hopper (1894), An Isle in the Water de Katharine Tynan (1895), nouvelles d'abord parues dans la presse, et le très court récit de Fiona Macleod (pseudonyme de William Sharp), Pharais : A Romance of the Isles (1894). Il est patent que le mouvement esthétique et décadent, qui a donné sa couleur à une partie importante de la littérature de l'époque, a marqué de son empreinte l'art de la reliure.

Mais, comme toutes les révolutions, celle dont on observe ici quelques facettes fut brève, et dès les années 1900, un nouvel équilibre se créa : en général les volumes de cette décennie témoignent d'un retour à une sobriété depuis longtemps disparue. La raison en est claire, et c'est dans l'évolution de la jaquette qu'il faut la chercher. Jusqu'alors simple feuille de protection et d'emballage, elle prit un essor artistique auquel, un siècle plus tard, nous sommes depuis longtemps habitués. Se contenter d'observer la variété physique des reliures contrastées offertes par ces soixante-deux volumes, comme nous venons de le faire en accompagnant le visiteur, n'est qu'une première phase dans l'exploration à laquelle nous sommes conviés. Elargir l'éventail est à la portée de chacun. Tel d'entre nous aura plaisir à méditer sur cette rencontre de la culture, de l'art et du commerce. Tel autre verra dans la richesse des couleurs et la variété de la décoration une manifestation de la lutte pour la vie dans un monde darwinien où la pitié n'avait guère plus de place qu'elle en a parmi les espèces animales. Tel autre encore, attentif aux noms des éditeurs, sera enclin à chercher des bizarreries, comme la présence d'A.H. Bullen au bas du dos de The Secret Rose, dont l'éditeur sur la page du titre est donné sous la forme Lawrence & Bullen, indice d'une reliure postérieure à 1900. Autant d'approches conduisant à l'histoire du livre, à la sociologie de la littérature, à l'histoire des maisons d'édition. Libre à chacun de suivre l'itinéraire vers lequel le portent ses goûts et son savoir. Libre à chacun aussi, temporairement au moins, de ne pas mener son enquête plus avant. Il est des retours en arrière qui, solidement motivés, peuvent être féconds.

 

Pierre Coustillas (Professeur émérite ; Université de Lille 3)

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